AUTEURS

 

INTRODUCTION


I. REALITE SOCIOCULTURELLE DU BERTSOLARISME ACTUEL


II. EQUILIBRES ET DEFIS DU BERTSOLARISME. CLES D'UNE EXPERIENCE CREATIVE DE LA TRADITION


III. LE PROCESSUS DE CREATION DU BERTSO IMPROVISE


IV. PROPOSITION D'UN CADRE THEORIQUE

1. L'impasse du langage poétique écrit

2. Enchantement et désenchantement de la théorie de l'oralité

2.1. Oralité dans l'écriture

2.2. Littérature dans l'oralité

a) Les formules dans le bertsolarisme actuel

b) Expérimentation intellectuelle

c) Eloignement

d) Performance

3. Un nouveau cadre théorique pour le bertsolarisme improvisé

 

V. GLOSSAIRE

A | Les formules dans le bertsolarisme actuel

Le bertsolarisme improvisé a cessé d’être plus “accumulateur qu’analytique”. Le caractère accumulateur et non analytique de l’expression orale est dû, selon Ong, à ce que la production de textes soit fondée sur un procédé de formulation. C’est-à-dire, selon la théorie de l’oralité, le poète compose ses pièces grâce à des unités préfabriquées sur mesure que Ong, suivant Parry, appelle “formules”. Parry définit ainsi la formule:

Un groupe de mots qui est régulièrement utilisé dans les mêmes conditions de versification pour exprimer une idée essentielle.(50)

Il est incontestable que le bertsolari s’appuie dans son improvisation sur des unités préalablement élaborées pour qu’elles se cadrent dans les moules métriques qu’il doit utiliser. Ainsi l’a notamment manifesté Jon Sarasua, bien qu’il n’emploie pas le terme de “formule”, mais celui plus métaphorique de “fragment”. Quoi qu’il en soit, le bertsolari actuel ne dispose pas d’un répertoire fermé de formules, puisque la variété des thèmes qu’il doit traiter rend un tel répertoire irréalisable. De fait, l’emploi des formules de répertoire n’a d’importance seulement dans les cas suivants:

• lorsque la situation communicative est archétypique: bertsos de bienvenue, offices funèbres, etc...
• ou lorsque le thème ou le rôle est imposé.

Comme nous l’avons vu dans l’épigraphe 2 du chapitre II, les thèmes ou les rôles que les bertsolaris doivent aborder aujourd’hui sont bien loin d’être archétypiques.

La vertu fondamentale du bertsolari n’est pas son répertoire de formules, mais la capacité de créer continuellement de nouvelles formules, c’est-à-dire, la capacité de cadrer n’importe quel contenu mental, même s’il est nouveau et complexe, dans les schémas métriques les plus utilisés, qui, actuellement, sont les structures de 5-5/8 syllabes et celles de 7/6. Une partie de ce cadre peut se réaliser avant l’improvisation, mais comme il cela est dit dans le chapitre III, une grande partie du travail d’encadrement du bertso se fait au moyen de l’improvisation.

Ainsi comprise, la nature de formulation du bertsolarisme ne fait d’aucune manière obstacle à la capacité d’analyse, mais lui sert de véhicule. En réalité le métier de bertsolari improvisateur consiste fondamentalement à une double habileté de formulation. D’un côté, il faut qu’il soit capable d’improviser en même temps des formules contondantes et adéquates. D’un autre côté, il faut que le bertsolari soit un bon gestionnaire rhétorique des formules qu’il a pu préalablement élaborer.

L’élaboration préalable et consciente de formules qui, plus tard, s’intégreront dans l’improvisation, ainsi que l’usage rhétorique que le bertsolari actuel fait de ces formules plus ou moins pré-élaborées, sont peut-être certains des aspects différentiels du bertsolarisme actuel par rapport à celui d’époques antérieures.

Dans ce dernier aspect, comme dans beaucoup d’autres, le cas de Xabier Amuriza est paradigmatique. Au lieu d’utiliser les formules comme une simple aide technique pour exprimer des situations ou des clichés, Amuriza leur donne une grande charge poético-rhétorique, grâce à laquelle les formules acquièrent dans ses bertsos une grande importance communicative, il les utilise pour renforcer des idées et des contenus qui sont loin d’être des clichés ou des archétypes.

Il se distingue surtout dans ses interventions en solitaire, lorsqu'il tient complètement entre ses mains la représentation. Dans la finale du championnat de1980, lorsque le thème “bihotzean min dut” (j’ai mal au cœur) lui est échu, Amuriza improvise trois bertsos, nous citerons ici les deux premiers. Nous avons déjà vu que le bertsolari a l’habitude de placer à la fin du bertso la clé de sa stratégie rhétorique, l’argument le plus consistant qui lui soit passé par la tête. C’est précisément là, à la fin du bertso, qu’Amuriza place ses formules chargées de force expressive. Fréquemment la formule est un appel direct au public:

Sentimentua sartu zitzaidan
bihotzeraino umetan,
geroztik hainbat gauza mingarri
ikusi mundu honetan.
Euskalerriaz batera nago
bihotz barneko penetan;
anaiak alkar hartu ezinik,
etsaiak su eta ketan,
esan dudana gezurra bada
urka nazazue bertan. (bis)

(Un sentiment pénétrait / jusqu’à mon cœur d’enfant; / depuis trop de choses pénibles / j’ai vues dans ce monde. / Je fais un avec le Pays Basque / la douleur au fond du cœur; / les frères sans pouvoir se souffrir / et les ennemis de cela se réjouir, / Je veux bien être pendu ici même / si ce que je dis est un mensonge)

En d’autres occasions, un renforcement émotionnel de ce qui a été dit:

Sentimentua nola dugun guk
haize hotzeko orbela,
mingainetikan bihotz barnera
doa herriko kordela;
esperantza dut zerbait hoberik
bearbada datorrela,
mundu hontara sortu zen bati
bizitzea ere zor dela;
bihur bekizkit hesteak harri
hori ez bada horrela (bis)
(51).

(Puisque nous avons le sentiment / comme les fanes du vent froid, / de la langue au fond de l’âme / va le fil du peuple; / j’ai l’espoir que quelque chose / de meilleur vienne peut- être, / Dans ce monde, tout être qui naît / a aussi le droit de vivre. / Que mes entrailles deviennent pierre / si ce que je dis n’est pas comme cela!)

Il semble clair que ces deux fins de bertsos aient pu avoir été préparées par Amuriza avant le championnat. En effet, elles sont applicables à n’importe quel thème de tendance épico-tragique, leur fonction n’est pas de développer le thème, mais de renforcer ce qui a été affirmé auparavant. En cela, Amuriza ne démérite pas, c’est peut-être même là sa plus grande vertu. Cela suppose, entre autres choses, l’utilisation consciente de stratégies rhétoriques. En faisant cela, Amuriza ne fait que profiter au maximum d’un des recours les plus typiquement oraux, en l’adaptant aux nouvelles nécessités expressives. D’un autre côté, cette utilisation rhétorique des formules produit un déplacement significatif: ce que nous pourrions considérer comme un véritable final de discours du bertso est déplacé à l’avant-dernier point, car la formule occupe précisément le dernier point.

Autre exemple d’utilisation de formulation moderne, appliquée dans ce cas à un thème beaucoup plus ludique et peu important, c’est ce bertso d’Andoni Egaña, improvisé dans un de ces exercices nouveaux, qui consiste, dans ce cas, à imaginer comment a pu être l’enfance de chacun des bertsolaris qui jouent avec lui dans cette représentation. L’un d’entre eux est Mañukorta, un bertsolari à l’archétype d’un vieux garçon malin, pourvu d’une grâce naturelle ne provenant pas, précisément, de l’école:

Mañu eskolan ikusten det nik
sarri ezin erantzunda:
eme ta a, ma; eme ta i, mi;
letzen ikasi nahi zun-da.
Eme ta i, mi; eme ta o, mo;
arrotz zitzaion burrunda;
mu bakarrikan ikasi zuen
etxeko behiei entzunda
(52).

(Je vois Mañu à l’école / souvent sans pouvoir répondre: / m et a, ma, m et i, mi; / car il voulait apprendre à lire. / M et i, mi, m et o, m o; / c’était étrange ce charabia; / la seule chose qu’il apprit fut mu, / car il l’entendait aux vaches dela ferme)

Il semble évident que, pour pouvoir improviser ce bertso, Andoni Egaña a dû expérimenter auparavant les noms des lettres, en essayant de les cadrer dans des groupes de 5 syllabes. Nous n’hésitons pas à accepter le caractère de formulation de ce type de bertsos, du moment que l’on reconnaît que la nature et la gestion de ces formules nouvelles sont radicalement différentes à celles qui sont attribuées par la théorie de l’oralité. Pour ne mentionner que le plus évident, il est indéniable qu’un bertso comme celui-ci révèle une capacité analytique certaine.