AUTEURS

 

INTRODUCTION


I. REALITE SOCIOCULTURELLE DU BERTSOLARISME ACTUEL


II. EQUILIBRES ET DEFIS DU BERTSOLARISME. CLES D'UNE EXPERIENCE CREATIVE DE LA TRADITION


III. LE PROCESSUS DE CREATION DU BERTSO IMPROVISE


IV. PROPOSITION D'UN CADRE THEORIQUE

1. L'impasse du langage poétique écrit

2. Enchantement et désenchantement de la théorie de l'oralité

2.1. Oralité dans l'écriture

2.2. Littérature dans l'oralité

a) Les formules dans le bertsolarisme actuel

b) Expérimentation intellectuelle

c) Eloignement

d) Performance

3. Un nouveau cadre théorique pour le bertsolarisme improvisé

 

V. GLOSSAIRE

C | Eloignement

Affirmer que les expressions orales ne peuvent être “objectivement éloignées” ou qu’elles sont “homéostatiques” de manière inhérente équivaut à nier toute possibilité d’éloignement dans ces expressions. Sans éloignement, il n’y a ni style personnel ni littérature proprement dite. Il arrive, cependant, que l’éloignement soit, précisément, la caractéristique principale du bertsolarisme improvisé actuel.

Dans le championnat où Egaña a été proclamé champion pour la première fois, il a dû représenter le rôle d’un père qui vient de perdre son fils unique en bas âge à cause d’une maladie, contrairement à ce qui arrive à la mère de l’enfant décédé (rôle joué dans cette controverse par Jon Enbeita) trouvant du réconfort dans sa foi inébranlable, toutes sortes de doutes assaillent le père (Egaña):

Bizitzaren merkatua…
nago neka-nekatua;
ez zen handia, inola ere,
haurran pekatua.
Zein puta degun patua:
gure ume sagratua…
lotan al zeunden, ene Jaungoiko
madarikatua?
(54)

(Le marché de la vie… / je suis très fatigué; / le pêché de l’enfant / n’était nullement grand. / Que le destin est cruel; / notre enfant sacré... / Est-ce que vous dormiez, / mon Dieu maudit?)

C’est le bertso avec lequel commence la controverse. Et celui-ci est le troisième et dernier bertso d’Egaña:

Sinismentsu dago ama,
haurra lurpean etzana;
nola arraio kendu digute
hain haurtxo otsana?
Hossana eta hossana,
hainbat alditan esana!
Damu bat daukat: garai batean
fededun izana!
(55)

(Toujours croyante est la mère, / l’enfant gît sous la terre / Pour quelle raison nous avoir ôté / un petit enfant si sage? / Hosanna et hosanna / maintes fois j’a i répété! / Je regrette d’avoir été / croyant à une époque)

On peut penser que l’éloignement dans des thèmes religieux est dû au relâchement religieux général de la société. Mais le bertsolarisme n’est pas non plus exempt de considérations encore impensables, il y a quelques dizaines d’années. Voilà deux bertsos improvisés par Sarasua et Egaña en 1992, dans un dîner à Arantza (Nafarroa). Egaña défend la nécessité de chanter jusqu’à ce que les auditeurs leur ordonnent d’arrêter. Sarasua prétend finir la séance le plus vite possible. Sarasua chante le premier:

Honek jarraitu egin nahi luke
ene, hau da martingala!
Aitortzen dizut azken-aurreko
nere bertsoa dedala.
Ta honek berriz eman nahi luke
oraindik joku zabala,
hau begiratuz gaur erizten dut
lehen beldur nintzen bezala,
bertsolaria ta prostituta
antzerakoak dirala
(56).

(Celui-ci voudrait continuer, / pauvre de moi! Quel artifice! / Je vous confie que ce bertso-là / c’est mon avant-dernier. / Et celui-ci voudrait encore / maintenant élargir le jeu, / Voyant cela je pense aujourd’hui, / comme avant je le craignais: / que le bertsolari et la prostituée / ont beaucoup de ressemblances)

Sarasuaren aldetik dator
ez dakit zenbat atake,
errez salduko naizela eta
hor ari zaigu jo ta ke;
lantegi honek berekin dauka
hainbat izerdi ta neke,
bertsoalriek ta prostitutek
sufritzen dakite fuerte,
baina gustora dauden unean
gozatu egiten dute.
(57)

(Du côté de Sarasua viennent / je ne sais combien d’attaques, / croyant que facilement je me vendrai, / il est en train de nous casser les pieds. / Cette entreprise a avec elle / quelques sueurs et souffrances, / les bertsolaris et les prostituées / savent très fort souffrir, / mais au moment où ils sont bien / ils prennent du plaisir)

En 1994, Egaña improvise à Aretxabaleta ce bertso à propos de la mort par suicide présumé, du cycliste Luis Ocaña. Le bertso est aussi un bon exemple de la complexité stratégique des bertsos de plus de cinq rimes:

Geure buruen txontxongillo ta
sarri besteren titere,
ustez antuxun ginanak ere
bihurtzen gara titare;
Luis Ocaña hor joana zaigu
isilik bezin suabe:
pistola bat parez pare,
zigilurik jarri gabe,
ez lore ta ez aldare;
baina inortxo ez asaldatu,
egin zazute mesede,
askatasunak mugarik ez du
heriotz orduan ere.
(58)

(Nous sommes nous-même Guignol / et souvent le pantin des autres, / en croyant que nous étions des pots / voilà que nous devenons des dés. / Luis Ocaña est parti / en silence et avec finesse. / Un pistolet en face de lui, / sans avoir mis le chien; / sans fleur ni autel; / mais que personne ne s’inquiète, / veuillez savoir: / que la liberté n’a pas de limite / même au moment de la mort)

Il est vain de s’étendre sur plus d’exemples. Disons, en conclusion, que l’éloignement, celui que la théorie de l’oralité possède et ne possède pas l’expression écrite, est la caractéristique principale du bertsolarisme improvisé tel qu’il se pratique depuis les débuts des années 80: éloignement quant aux valeurs d’environnement-texte jusqu’à présent intouchables, mais éloignement aussi envers les éléments d’environnement-situation, comme nous avons vu dans l’intervention d’Iturriaga et Maia dans le thème des amies lesbiennes.